‘MOONLIGHT SOLITUDE’ | Martine Feipel & Jean Bechameil
GALERIE ZIDOUN & BOSSUYT, LUXEMBOURG
INSTALLATION IN JESMONITE
2015
 
photo credit : David Laurent

Songe au clair de lune
La lumière du clair de lune est indirecte, elle ne fait que refléter celle du Soleil.
 
Par Aurélie Romanacce
 
Dans Moonlight Solitude, Martine Feipel et Jean Bechameil suspendent le temps pour nous livrer un récit d’anticipation contrariée. Entre obsolescence et rétrofuturisme, l’exposition se déploie comme une partition silencieuse, et transforme l’espace de la galerie Zidoun & Bossuyt en paysage minéral, vestige romantique d’une modernité qui a échoué.
 
Au clair de lune, le noir et le blanc triomphent, la perception se trouble, les formes se dissipent en prenant une tournure hésitante. Avec Moonlight Solitude, Martine Feipel et Jean Bechameil s’inscrivent dans le prolongement de leur installation La Nuit sans lune, présentée au centre d’art contemporain le Creux de l’enfer, à Thiers. Au cœur de leur travail, les notions d’in situ et de topographie irriguent leur création, entre réalité et fiction. Ici c’est l’imposant rocher sur lequel est construite la galerie Zidoun & Bossuyt qui a marqué le couple d’artistes par sa prégnance : synonyme de violence et de vitalité dans notre monde structuré et organisé, il devient la première pierre d’un univers tangible aux caractéristiques impossibles. En hommage aux conceptions architecturales grandioses de Piranèse, Martine Feipel et Jean Bechameil redoublent l’espace pour mieux le contourner. Ils jouent sur la duplicité de l’artifice pour créer un espace de déambulation dans lequel le spectateur doit s’immerger physiquement pour éprouver la tangibilité de son rêve. Un paradoxe vertigineux dans lequel nous plonge cette exposition à double fond.
 
Archéologues des temps modernes
En s’inspirant de la figure du Piranèse, bâtisseur de la démesure et architecte du rêve antique, Martine Feipel et Jean Bechameil rendent hommage à l’exubérance et à la mélancolie romantique du maître italien. Comme l’écrivait Marguerite Yourcenar au sujet des Prisons, « c’est un monde factice, et pourtant sinistrement réel, claustrophobique, et pourtant mégalomane (qui) n’est pas sans nous rappeler celui où l’humanité moderne s’enferme chaque jour davantage… ». Une description qui pourrait s’appliquer au Monde parfait, autre œuvre emblématique du couple d’artistes, dont le sujet traite de la désillusion de l’idéologie liée à l’architecture moderniste.
 
Avec Moonlight Solitude, Martine Feipel et Jean Bechameil poursuivent leur exploration de l’échec d’une société moderne non plus à travers la sculpture de grands ensembles urbains, mais au détour d’un paysage sombre et inquiétant traversé d’objets électroniques devenus obsolètes. Des écrans de télévision, une paire d’enceintes, une chaîne hi-fi, un lecteur de cassettes gisent à l’entrée de la galerie comme autant de vestiges des temps modernes. Les objets entassés et moulés en Jesmonite, une résine acrylique à l’aspect minéral, donnent l’impression d’avoir été figés dans la pierre, suite à leur fonctionnalité déchue. En transformant en fossiles les appareils électroniques qui ont accompagné toute leur adolescence, Martine Feipel et Jean Bechameil cristallisent la mélancolie d’une époque achevée. Le romantisme des deux artistes se loge dans les ruines de la modernité, cette temporalité fugace et accélérée qui pétrifie la nouvelle technologie en souvenirs muets. Aux murs, les dessins d’une nature conquérante tissant sa toile dans les anfractuosités de ces objets minéralisés forment le récit d’une idéologie ayant échoué à s’inscrire dans le temps. Martine Feipel et Jean Bechameil posent la question du devenir de la modernité lorsque celle-ci se conjugue au passé. Une réponse (méta)physique que le couple s’ingénie à faire coexister dans le pliage d’espace-temps contrariés.
 
La face cachée de la lune
Autre témoignage de cette dimension temporelle paradoxale, la photographie d’une voiture abandonnée dans un champ sur laquelle trônent un écran de télévision et un poste radio. Intitulée At dawn , cette sculpture de Martine Feipel et Jean Bechameil est présentée jusqu’à fin octobre à Tilburg, aux Pays-Bas. La présence de cette photographie au sein de la galerie raccourcit les distances temporelles et spatiales en convoquant dès à présent le souvenir d’une œuvre qui existe au même moment, à un autre endroit. Emanation de ce récit temporel fragmenté, une fenêtre fixée au mur se dérobe à sa fonctionnalité en empêchant le regard de transiter. Semblant tout droit sortie d’un tableau de Magritte, la lucarne aveugle se mue en chandelier et éclaire le couloir grâce au néon tapi derrière les persiennes. L ‘oeuvre intitulée Particule orpheline se compose d’une autre fenêtre à moitié masquée par un volet, dont s’échappent deux nuages fissurés de reflets. Cette antichambre close sur elle-même, métonymie d’une perception privée de sensations, contribue à renforcer un sentiment de solitude exacerbé.
 
Face à la cour, en écho à cette énorme pierre qui surplombe la galerie Zidoun & Bossuyt, le spectateur découvre une avalanche de roches qui rend la progression difficile vers l’escalier. En abolissant les frontières entre monde intérieur et extérieur, Martine Feipel et Jean Bechameil parviennent à faire coïncider une réalité double, à la fois objectivée et fantasmée. A charge au spectateur de trouver la sortie du labyrinthe de ses pensées en se saisissant de cette corde abandonnée, épais fil d’Ariane d’une perception brouillée.
 
A l’orée de cette balade bordée de simulacres et de faux-semblants, le spectateur aperçoit un paysage mélancolique, bercé par une cloche monumentale à la muette exigence. Comme dans un rêve, nul son ne s’en échappe, car le battant de la cloche, ralenti à l’extrême, caresse les parois au lieu de les frapper. Tout autour de la cloche, des miroirs d’eau disposés en flaques noires renversent le point de vue du spectateur et le font passer de l’autre côté du miroir. La perception se trouble sous l’effet des ondes avant de s’arrimer au bastingage de la raison. Le reflet se fait vérité et le sens mensonge, à la lumière de cette lune en acier fragmenté qui veille sur l’exposition, tel un satellite d’une autre réalité.
 
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